Par la rédaction
La polémique suscitée par les propos du président Félix Tshisekedi affirmant avoir hérité d’« une armée des clochards » continue d’alimenter le débat public. Au-delà de l’émotion et des réactions politiques, le professeur Claude Mukeba apporte une lecture linguistique et sémantique rigoureuse, invitant à dépasser l’indignation pour interroger le rapport entre la pensée et le langage dans la parole publique.
Dans une réflexion intitulée « Le concept et le mot », l’universitaire rappelle que deux vocables souvent confondus dans le langage courant recouvrent pourtant des réalités distinctes. Le concept renvoie à la représentation mentale, à la pensée, tandis que le mot n’en est que le véhicule, le rendu oral ou écrit. Or, souligne-t-il, la traduction fidèle d’une pensée par des mots est loin d’être un exercice évident.
Quand les mots trahissent la pensée
Le professeur Mukeba insiste sur la complexité du langage, marquée par les phénomènes de synonymie, d’homonymie et d’antonymie, qui rendent la communication humaine fragile. Deux phrases exprimant une même idée peuvent produire des interprétations divergentes, voire opposées, selon les mots employés.
« Si nous parlons avec les mots, nous communiquons en réalité avec les sèmes », explique-t-il. Ces unités minimales de sens, portées par chaque mot dans un contexte donné, orientent profondément la compréhension du message.
Le mot “clochard” au cœur du malentendu
Dans le propos présidentiel qui fait débat, le professeur identifie le mot « clochard » comme l’élément déclencheur du choc émotionnel. Selon lui, ce terme véhicule un sème lourd de sens : celui de la responsabilité individuelle. Être qualifié de clochard renvoie implicitement à une condition dont l’individu serait lui-même responsable.
Or, rappelle-t-il, « clochard » est un substantif issu du verbe clochardiser. Ce dernier déplace radicalement le sens : il suggère une action exercée par un tiers, en l’occurrence l’État, qui aurait laissé une institution ou des individus sombrer dans la précarité. Dans cette perspective, l’individu n’est plus coupable, mais victime.
“Armée des clochards” ou “armée clochardisée” ?
C’est précisément là que se situe, selon le professeur Mukeba, le nœud du problème. Les expressions « armée des clochards » et « armée clochardisée » ne produisent pas le même effet de sens. La première stigmatise les soldats, tandis que la seconde interroge la responsabilité de l’État et des gouvernants successifs.
Il n’exclut pas que le président ait voulu évoquer une armée « clochardisée », mais que sa pensée ait été trahie par le choix des mots. Dans ce cas, le concept aurait été mal rendu par le verbe, donnant lieu à une interprétation blessante et politiquement explosive.
Une leçon sur la parole du pouvoir
Au-delà du cas précis des propos du chef de l’État, la réflexion du professeur Claude Mukeba met en lumière la délicatesse de la parole publique, en particulier celle du président de la République. Chaque mot prononcé au sommet de l’État porte une charge symbolique forte et exige une attention extrême.
Cette analyse s’oppose clairement au sens renvoyé par la déclaration présidentielle, non pour en contester l’intention politique, mais pour en démontrer les failles linguistiques. Elle rappelle qu’en politique, mal nommer les choses, ce n’est pas seulement ajouter au malheur du monde, c’est parfois le provoquer.
En définitive, la leçon du professeur Mukeba est un appel à la rigueur lexicale et à la responsabilité discursive : car, dans la sphère publique, un mot de trop peut trahir une pensée, blesser une institution et fracturer une Nation.


